Histoire contée par un nounours.

Il y avait une fois, dans un pays tout petit et peuplé de beaucoup beaucoup de gens, un petit garçon très très bizarre.
Bien sûr, ceux qui ne savaient pas le prenaient pour un petit garçon comme les autres, mais ceux qui savaient... Et son nounours savait! Il était même seul à savoir, parce que le petit garçon ne confiait ses secrets qu'à son seul nounours. Pas à papa, pas à maman, pas à ses petits frères, pas à sa grande soeur, pas à sa grand-maman non plus. Seulement à son nounours.
Ce qui rendait ce petit garçon si bizarre (et tu peux croire le nounours qui te raconte cette histoire, c'est un nounours très savant!), c'est qu'il n'était pas tout seul dans son coeur.
Comment ça, pas tout seul dans son coeur, te demandes-tu?
Tu dois savoir que dans le coeur de tout petit garçon et de toute petite fille, il y a une grande lumière, non? Et au centre de la lumière, il y a une image du petit garçon ou de la petite fille. Autour de cette image, il y a tout ce que le petit garçon ou la petite fille aime: une image de papa, une image de maman, une image de bon-papa, une image de bonne-maman, une image du petit chat, une image des jolies fleurs du jardin, une image du merle qui chante tous les matins perché sur le cerisier au milieu du jardin, une image de la plage avec la mer qui vient gentiment lécher le sable... Et toutes ces images dansent et chantent une joyeuse et complexe sarabande au coeur du petit garçon ou de la petite fille, au gré de son humeur et des événements. Quand le petit garçon ou la petite fille est fâché sur papa ou sur maman, l'image de papa ou de maman est mise en punition dans le coin du coeur et ne peut pas venir danser, jouer et chanter avec les autres images...
Oui, te dis-tu, mais qu'est-ce que ça a à voir avec être tout seul dans son coeur?
Ah-ah! Dans le coeur d'un petit garçon ou d'une petite fille normale, il y a des images de tout ce (et tous ceux) qu'il (ou elle) aime, plus une image (et une seule) du petit garçon ou de la petite fille. Et cette image-là est toujours au centre de la lumière qui lui remplit le coeur - elle ne va jamais dans le coin! Ou si rarement... Parce qu'en fait, cette image est un peu différente des autres images, c'est un peu plus qu'une image: c'est le petit garçon lui-même ou la petite fille elle-même. Et comme il n'y a qu'une seule image de ce genre-là, un petit garçon ou une petite fille est, d'une certaine façon, toujours tout seul ou toute seule dans son coeur.
Normalement.
Et c'est là que notre petit garçon était si bizarre: il n'était pas tout seul dans son coeur, il n'était pas tout seul au centre de la lumière qui baignait son coeur, il n'était pas tout seul à danser, jouer et chanter avec toutes les images qui peuplaient cette lumière.
Et c'est ça l'immense secret qu'il avait confié à son nounours.
Encore heureux qu'il ne le lui avait pas confié sous le sceau de la confidence (sceau qui se trouvait attaché au mur dans le grand salon, juste au dessus du miroir immense qui occupait le haut de la vaste cheminée de marbre noir veiné de vert), sinon je n'aurais jamais pu te raconter cette histoire!
Son secret, à notre petit garçon, c'est qu'il avait découvert qu'il n'était pas tout seul dans son coeur. C'était un petit garçon exceptionnel (foi de nounours) et il faisait une chose incroyable: parfois il s'éloignait du centre de son coeur, pour voir ce que voyaient les images qui dansaient, jouaient et chantaient avec lui, parfois même il se mettait lui-même en punition dans le coin quand il jugeait avoir fait une grosse bêtise dont il avait honte. Et en quittant le centre de son coeur, il avait découvert son ombre, dessinée sur le plancher par la lumière qui lui baignait le coeur...
Il avait été fasciné par cette ombre: c'était presque comme si elle était un frère jumeau pour lui: elle l'accompagnait partout et faisait (mais sur le plancher, pas en vrai) tout ce qu'il faisait.
Évidemment, le petit garçon savait ce qu'est une ombre, il en avait vu d'autres dans le monde autour de lui: celle que lui donnait le soleil, celle que lui donnait la lampe, celle que lui donnait la lune, pour n'en citer que trois.
Il avait donc reconnu son ombre dans son coeur pour ce qu'elle était: juste une ombre. Mais il trouvait ça très amusant de savoir que la lumière qui baignait son coeur pouvait, elle aussi, lui donner une ombre, à condition de s'éloigner du centre de son coeur et de regarder autour de soi...
Oui mais, cette ombre...
Eh bien, cette ombre n'était pas tout-à-fait comme l'ombre que lui donnait le soleil, ou celle que lui donnait la lampe, ou la lune... Elle était plus grande, et elle avait trop de jambes, trop de bras, trop de têtes. Pour tout dire, elle était double!
Comme si quelqu'un d'autre vivait avec lui dans son coeur, quelqu'un qui le suivrait partout, imiterait tous ses gestes, tous ses mouvements, toujours caché juste derrière son dos comme un farceur...
Oh, bien sûr, la première fois qu'il avait vu que son ombre était double, le petit garçon s'était retourné vivement. Mais il n'avait vu personne... Pourtant, quand il avait à nouveau regardé son ombre, celle-ci était encore double... Il avait alors couru à l'autre bout de son coeur, puis s'était retourné brusquement - rien ni personne à voir. Et pourtant, son ombre était encore double...
Alors il avait essayé de dialoguer avec cette personne qui partageait son coeur et l'imitait en tout, mais sans succès: il avait beau crier de toutes ses forces «cesse de te cacher, montre-toi, j'ai vu ton ombre», rien n'y faisait, personne ne lui répondait. Même offrir de jouer ensemble n'avait pas marché! Pourtant, il y avait bien quelqu'un là, l'ombre en était témoin!
Après un tas d'essais (il en avait parlé à son nounours, lequel lui avait conseillé d'offrir des chocolats au farceur pour que celui-ci se décide à se montrer - c'était bien une idée de nounours, ça! Les nounours aiment tellement les chocolats qu'il suffit d'en proposer pour toujours gagner à cachette-cachée contre un nounours: on crie «qui veut du chocolat?» et hop! tous les nounours, si bien cachés qu'ils fussent, crient «moi!»: c'est facile alors de les trouver - mais même ça, ça n'avait pas marché)...
Après un tas d'essais, disais-je, le petit garçon s'était fâché, avait crié «tu triches! Je joue plus, na!» puis était parti bouder dans un coin de son coeur... Et évidemment, l'autre l'avait suivi dans son dos et sans rien dire.
Au fil du temps, notre petit garçon s'était habitué a ne pas être seul dans son coeur, même s'il trouvait ça triste que le farceur ne lui parle pas...

La maman de notre petit garçon était une adorable maman (comme toutes les mamans du monde), mais c'était aussi une magicienne (et ça, c'est un talent beaucoup plus rare) qui savait, par exemple, faire des gâteaux au chocolat si merveilleusement bons, si incroyablement délicieux, qu'il fallait fermer la porte de la cuisine pour empêcher tous les nounours du voisinage de venir en demander un morceau. Non seulement ces gâteaux sentaient si bons que même papa n'y résistait pas et montait de l'atelier en quémander une tranche (alors que papa était déjà une grande personne depuis très longtemps) avec un mystérieux petit sourire au coin des lèvres, mais en plus ils étaient si délicieux, avec leur croûte croquante au goût de caramel et leur coeur si tendre au goût de chocolat noir, que même papa (pourtant si sage d'habitude) ne résistait pas à l'envie d'en demander une deuxième tranche (il avait d'ailleurs un truc, papa, pour obtenir sa deuxième tranche à tout coup: il disait à maman «tu es une merveilleuse magicienne, ma chérie», puis il donnait à maman un petit baiser sur le bout des lèvres, maman disait en souriant «un baiser au chocolat sur des lèvres gourmandes, quel délice!» puis lui donnait une deuxième tranche de gâteau «mais c'est la dernière avant le souper!»). Bref, c'étaient clairement des gâteaux magiques, maman était clairement une magicienne, notre petit garçon l'avait clairement expliqué à nounours, lequel était bien prêt à le croire vu le parfum merveilleux et le goût féerique de ces gâteaux.
Ainsi, lorsqu'un jour où notre petit garçon aidait sa maman dans la cuisine tout en lui racontant des histoires, celle-ci lui avait dit en le regardant en souriant: «quand tu seras grand, mon bonhomme, tu feras le bonheur de la première fille qui t'aimera!», il avait fait bien attention à retenir tout ce que sa maman venait de lui dire, puis était allé tout répéter à son nounours pour être sûr qu'au moins l'un d'eux (nounours ou lui) s'en souvienne, puisque ça allait nécessairement se réaliser, maman étant une magicienne.
Ce soir là, il était même allé dans son coeur tout raconter au farceur qui s'y cachait derrière lui, mais si celui-ci avait écouté d'une oreille attentive, comme d'habitude, il n'avait rien répondu, toujours comme d'habitude.
Et puis les saisons avaient succédé aux saisons, les années aux années, le collège à l'école, puis l'université au collège, comme pour tout le monde...
Au fil du temps, aussi, notre petit garçon avait grandi, comme le font tous les petits garçons. Là aussi, il était très très bizarre, notre petit garçon: s'il avait grandi en âge, en taille et en sagesse (au grand plaisir de ses parents, bien sûr!), dans son coeur il était resté un petit garçon comme avant.
Et c'est sans doute à cause de cela qu'il était resté l'ami de son nounours, contrairement à la plupart des petits garçons, lesquels oublient pour toujours leur nounours à l'âge où ils découvrent que les jolies petites filles sont devenues de jolies jeunes femmes parfaitement fascinantes et troublantes.
Évidemment, notre petit garçon n'osait pas vraiment s'adresser à son nounours en public, ni le prendre dans ses bras quand il y avait du monde chez lui. Mais quand il était seul, son nounours était toujours son confident et quand il était triste le soir, son nounours venait s'asseoir en haut de son oreiller et lui passait la main dans les cheveux jusqu'à ce qu'il s'endorme, comme quand il était vraiment un petit garçon... Et notre petit garçon était souvent triste le soir, parce qu'il était tout seul... Bien sûr, il n'était pas tout seul dans son coeur, mais le farceur qui y vivait caché derrière lui ne lui parlait jamais, alors il avait quand même l'impression d'être terriblement tout seul. Encore heureux qu'il y avait nounours, toujours présent pour essuyer les larmes quand le coeur se noie ou déborde et pour consoler quand la solitude fait s'assombrir la lumière dans le coeur du petit garçon si doux et si tendre.

Deux fois déjà, il avait cru rencontrer quelqu'un avec qui partager le chemin de la vie, quelqu'un dont il était devenu amoureux. La première jeune fille lui avait dit qu'elle en aimait un autre, la deuxième - bien des saisons plus tard - qu'elle l'aimait bien comme copain, mais qu'elle n'était pas amoureuse de lui. Bien sûr, il avait été gentil les deux fois, il s'était arrangé pour ne pas les ennuyer avec ses sentiments encombrants, il était resté leur copain, il était même devenu un peu leur grand frère à qui elles faisaient toutes sortes de confidences parce qu'il comprenait en souriant et ne demandait rien... Et chaque fois, tous les soirs pendant des semaines, il avait pleuré en silence dans son lit, avec seulement nounours pour le consoler, et aussi, peut-être, le farceur qui vivait dans son coeur et qui écoutait si bien sans rien dire quand le petit garçon racontait...
Et la vie avait continué, et les saisons avaient suivi les saisons...
Tous les matins, maintenant, notre petit garçon se levait très tôt, avalait rapidement son petit déjeuner, descendait en courant jusqu'à la gare et prenait le train pour aller a l'université. Tous les soirs, il rentrait très tard souper et se coucher, fourbu d'une longue journée passée à apprendre l'univers et comment il fonctionne. Tous les matins il partait en train pour l'université, tous les soirs il revenait en train pour dormir, et les jours ressemblaient aux jours, les semaines aux semaines et les mois aux mois...

Ce matin-là, pourtant, quelque chose était différent. C'était un petit quelque chose d'indéfinissable, un peu comme si ce matin-là, le soleil avait eu de la difficulté à se lever. La pluie du matin avait duré un peu plus longtemps que d'habitude et, quand il sortit de la maison, notre petit garçon ne vit pas l'arc-en-ciel qui brillait dans son dos. Pourtant, il était joyeux, sans bien savoir pourquoi. Il courait vers la gare, comme tous les jours, en faisant des bonds de côté pour éviter les flaques abandonnées par la pluie, et dans son coeur il courait et bondissait aussi, joyeux de la lumière du soleil qui brillait devant lui...
Arrivé sur le quai de la gare, surprise! Le train était plus gros et plus long que d'habitude. Dans le wagon, il n'y avait personne, sauf dans un compartiment où une jeune fille aux cheveux roux lisait, la tête penchée vers son livre. Elle avait l'air mignonne. «Pardon, mademoiselle, puis-je partager votre compartiment?» Elle releva la tête, un pauvre petit sourire aux lèvres. «Bien sûr!» Et il s'assit devant elle pendant qu'elle replongeait dans sa lecture. Pour se donner une contenance, il ouvrit sa mallette et en sortit un livre de cours, qu'il se mit a feuilleter. Par dessus son livre, il voyait son fin visage encadré de flamme et ses yeux verts et tristes. Tout doucement, notre petit garçon baissa son livre pour mieux la regarder, un immense sourire éclairant son visage. Après un moment, elle baissa le sien et le regarda à son tour, à peine une ombre de petit sourire au bord des lèvres. «Vous allez à Louvain?» Ses yeux étaient-ils tristes ou étaient-ils vides? Le petit garçon n'aurait pu le dire. Elle répondit quand même, le regardant dans les yeux: «je vais à Ostende». Il se dit que c'était dommage, il aurait bien aimé l'accompagner...
«Vous avez de la famille là-bas? Je connais bien la côte, mes parents ont une villa près de la frontière française, j'ai fait toute la région en vélo.»
Elle eut un tout petit sourire et pointa du doigt le bouquin de cours qu'il tenait encore ouvert. «Vous étudiez à l'université?» «Oui, en sciences, j'ai commencé un doctorat, et vous?» «Oh moi... J'étais en art.»
Le train arrivait en gare de Louvain et notre petit garçon aurait dû se lever et se préparer à partir, mais il n'y arrivait pas. Il restait assis à bavarder avec la jeune et jolie rouquine aux grands yeux verts si vides ou si tristes, sans pouvoir décrocher son regard du sien. Il avait l'impression que quelque chose de très triste, de trop triste, allait arriver s'il la quittait. Il fallait qu'il l'accompagne, il en était sûr. Et elle était si jolie, si mignonne, avec ses immenses yeux verts qui lui mangeaient le visage, ses taches de rousseur, son petit nez si gentiment retroussé... Non, il n'aurait pas pu la laisser là et partir.
Un coup de sifflet, le train allait repartir, repartait. «Dis-moi, si tu vas à Ostende, puis-je t'accompagner?» «Et tes cours?» «Ils attendront.» «Si tu veux... Tu es bien gentil, tu sais...» Mais c'était le souvenir d'un sourire qui tentait vainement d'éclairer son visage si délicat. Le train prit de la vitesse et la campagne se remit à défiler.
Le train s'est arrêté à Bruxelles, puis est reparti sans qu'ils y fassent attention.
En arrivant à Gand, il s'est penché en avant et lui a pris la main dans la sienne. Elle a regardé un moment leurs deux mains se touchant, puis ses yeux si vides sont revenus se perdre dans les siens, comme attirés par la lumière chaude et brune des pupilles de notre petit garçon, où brillait dans des chatoiements dorés le reflet d'un petit visage pointu entouré d'une avalanche de boucles rousses. Ils ont parlé de tout et de rien, de l'univers qu'il connaissait si bien et de tableaux qu'elle décrivait calmement.
À l'arrêt de Bruges, il s'est levé pour se rasseoir à côté d'elle et la serrer doucement contre lui. Elle a levé son visage tout près du sien, le regardant au fond des yeux. Il lui a caressé, oh si légèrement!, l'arête du nez du bout de l'index. Elle a failli sourire, a cligné des yeux, puis s'est blottie tout contre lui, enfouissant son visage au creux de son épaule. Elle a failli pleurer, alors, elle a failli sangloter dans ses bras si doux et si forts. Mais elle n'a pas pu, elle a fermé ses paupières, sa respiration s'est apaisée. Elle n'avait plus la force de pleurer, elle ne sentait plus que la caresse tendre et légère de ses mains le long de son dos, elle ne sentait plus que la chaleur de ses bras, de son corps, de son épaule. Pourquoi fallait-il rencontrer maintenant un garçon si doux, si gentil... Maintenant qu'il était si tard, maintenant qu'il était trop tard, maintenant qu'elle ne pouvait même plus pleurer à l'idée que ça aussi, ce serait bientôt gâché?

Ostende, terminus de la ligne ferroviaire. Depuis Bruges, ils ne s'étaient plus rien dit. Maintenant, doucement, il s'est écarté d'elle, dévorant des yeux son visage si fin, aux traits presque apaisés. Il s'est levé, l'a aidée à se relever puis à enfiler son imper, a cherché des yeux un bagage inexistant, a ramassé son livre. pris sa mallette, puis lui tenant la main, l'a accompagnée sur le quai, à travers la gare et sur la place. «As-tu quelque part où aller?»
Il la regardait dans les yeux. Elle n'avait même plus la force de mentir.
«Non.» «Viens avec moi, j'ai les clés de la villa, c'est à une heure de tram.»
«Tu es gentil. Tu ne devrais pas. Ça n'en vaut plus la peine. Le billet de train, c'étaient mes derniers sous.» «Raison de plus! Tu es mon invitée, tu verras, je suis bon cuisinier.» Elle aurait bien voulu dire non, mais il la regardait dans les yeux et ses yeux à lui brillaient si fort...
Notre petit garçon a doucement serré la jeune fille dans les bras du jeune homme costaud qu'il était devenu au fil des années, puis lui a déposé un petit bisou au bout du nez et lui a dit «viens!», puis main dans la main, ils se sont mis à marcher vers l'arrêt de tram.
Une heure durant, le tram a longé la côte, traversant petites villes et gros villages, filant sur la digue le long de la plage, serpentant entre les dunes au creux des polders. Une heure durant, ils ont regardé ensemble défiler mer et vagues, mouettes et goélands, dunes couvertes de buissons et plages envahies par les oyats. Une heure durant, elle s'est réchauffée à la chaleur du grand jeune homme dans les bras duquel elle s'était blottie, une heure durant elle a écouté sa voix tendre lui parler avec passion de tout ce qu'elle voyait: mer, oiseaux, plage, dunes, buissons... Une heure durant elle s'est laissée bercer à l'idée qu'elle aurait pu être heureuse, si seulement elle l'avait rencontré à temps... Si seulement elle avait encore des sentiments...

Quand le tram s'est arrêté au milieu du village, il est descendu le premier, l'a soulevée par la taille, l'a délicatement posée à côté de lui sur la chaussée, puis, la prenant par la main, l'a menée jusqu'au trottoir. La vieille dame qui attendait pour monter dans le tram a souri au chauffeur: bien mignons, ces amoureux!
Un détour par l'épicerie pour acheter de quoi faire à dîner, une longue promenade sur la plage jusqu'à la villa, oui, il a bien la clé sur son trousseau, on peut entrer... Ouvrir les volets pour avoir un peu de lumière, allumer le chauffage central «fait frisquet, il y a quelques semaines que plus personne n'est venu ici», faire un bon feu dans la cheminée «pour briser le mordant du froid, le chauffage central fera le reste», puis il s'est tourné vers elle et lui a pris les mains «bienvenue chez nous! Préfères-tu m'aider à préparer le dîner ou jouer les invitées de marque et te laisser dorloter?»
Un tout petit sourire a perlé au coin de ses lèvres et elle a dit «je vais t'aider. Que dois-je faire?» «Viens, la cuisine est par ici.»
Après le dîner, il lui a proposé une ballade dans les dunes et sur la plage, puis a été faire un razzia dans l'armoire à vêtements, pour en sortir un bonnet de marin, une veste doublée de mouton, un pantalon de velours et une paire de bottes appartenant à maman. «Tiens, enfile ça, il fait frisquet quand le vent souffle!» De nouveau, elle n'a pas su dire non.

La plage était déserte, mais dans les dunes il y avait des lapins. Ils se sont assis l'un contre l'autre, dans un creux de dune ensoleillé et abrité du vent, entourés d'oyats et de buissons épineux. Passant un bras par-dessus ses épaules, il lui a pris les mains dans les siennes (dieux qu'elles étaient chaudes, ses mains à lui!) «maintenant, relaxe, écoute et regarde: nous ne sommes pas seuls à nous réchauffer au soleil.»
Le bruit du vent dans les oyats. Quelques grains de sable qui se détachent et dégringolent, une mouche qui passe sans s'arrêter, les cris des mouettes apportés de la plage par le vent. Il fait doux et calme au creux de la dune.
Elle a appuyé la tête sur son épaule et s'est lentement détendue. La chaleur du soleil la baigne doucement. Celle de son compagnon lui parvient à travers leurs lourds vêtements, toute douceur et tranquillité. Il lui murmure de gentilles choses à l'oreille, lui indique un mulot qui traverse la panne en courant, un lapin qui montre le bout de son nez sous un buisson, un huîtrier-pie qui examine le bord de la mare au centre de la panne...
Il l'aime, c'est sûr! Et c'est trop bête! Elle avait pourtant choisi l'estacade, les vagues et l'eau froide de la mer du nord. Et il a fallu qu'elle le rencontre et qu'il tombe amoureux. C'est clair, qu'il l'aime...
Mais elle, elle a déjà tout donné, on lui a déjà tout pris, il ne lui reste plus rien. Rien qu'un grand vide qui n'a plus de raison de continuer.
Pourquoi faut-il qu'il l'aime? Est-ce que ce n'est pas assez d'une vie de gâchée, est-ce qu'il faut vraiment qu'elle gâche aussi celle de ce gentil garçon si fort et si doux? Ca va lui faire si mal, quand elle ira embrasser les vagues pour toujours, elle qui ne sait même pas nager... Il est si gentil, mais elle n'a plus rien à lui donner. Elle voudrait pleurer, mais elle n'a plus de larmes, peut-être que la mer pourra lui en donner... Il n'a rien dit, il n'a rien demandé, il donne sa gentillesse et sa tendresse sans compter. Elle connaît ça, elle a fait tout pareil, l'autre fois: elle a tout donné.
Et tout perdu. Il ne faut pas que ça lui arrive à lui aussi, ce ne serait pas juste. Et elle n'a plus rien à lui donner en échange de sa tendresse. Elle voudrait lui dire, mais elle n'a plus la force. Elle voudrait se sauver, se jeter à l'eau comme elle avait décidé, mais elle n'en a plus la force. Il a tressé une barrière de petits mots gentils et de petites caresses tendres et timides entre elle et les vagues. C'est une toute petite barrière très fragile, mais elle n'a plus la force de la franchir et s'est écroulée, toute vide, à ses pieds.

Sous le buisson, le lapin s'enhardit. Ils sont sympas, ces deux-là! Elle toute faible dans ses bras et lui tout tendre qui la couve des yeux et lui gazouille à l'oreille. Il y a quelques beaux brins de mille-feuilles odorant juste à côté d'elle. Pas de goéland dans le ciel, oserais-je? J'ose!
En trois bonds silencieux, le lapin est arrivé à côté d'eux. Un regard rapide autour de lui, pas de danger à l'horizon, il se met à grignoter allègrement.

Ils ont regardé, fascinés, le lapin peu farouche. Il lui a murmuré à l'oreille «t'es si belle, comment fais-tu?» et elle aurait bien voulu sourire, mais elle n'a pas pu. «Je t'aime, tu sais!» Elle sait. Elle le sait bien, qu'il l'aime, mais elle ne sait plus aimer. Elle n'a plus d'amour à donner, tout ce qui lui reste, c'est son corps, ce corps qu'elle voulait donner aux vagues... Ce corps qu'elle voulait jeter, pour que s'arrête enfin le grand vide qui lui remplit le coeur. Et il l'aime alors qu'elle se sent déjà morte.
Elle n'a plus que son corps qu'elle peut donner - s'il veut d'elle, peut-être... Il est chaud, doux, tendre et fort. Il sait tant de choses.
Mais ce n'est pas honnête, c'est un marché de dupes: elle n'a plus d'affection, plus d'amour, plus de passion à lui donner. Plus rien. Plus rien que ce corps qui l'encombre...
S'il veut d'elle, elle restera. Entre la mer du nord et lui, elle n'a plus la force de choisir. C'est lui qui choisira. Elle a fermé les yeux et n'a pas vu s'éloigner le lapin. Elle se tourne vers lui, qui la prend dans ses bras et se couche sur le dos dans le sable. Elle se blottit dans ses bras, s'étend doucement sur lui, la tête dans le creux de son épaule, le regard perdu dans sa barbe blonde «serre-moi très fort, j'ai envie de mourir».
Dans les yeux du petit garçon, il y a des larmes qui perlent et qui coulent doucement. Il serre très fort et très tendrement la jeune fille dans ses bras.
Et il lui dit tout doucement «je sais», tout tendrement «ne pars pas, je suis là!». Et il la serre très fort contre son coeur, comme s'il voulait lui donner toute la force, toute l'énergie, toute la rage de vivre qu'il sent bouillonner en lui. Et dans son coeur à lui, il est fâché, furieux, en rage contre celui qu'il ne connaît pas mais qui a fait si mal à l'adorable jeune fille qu'il serre dans ses bras, qui lui a fait si mal qu'elle n'a même plus la force de vivre. Dans son coeur comme dans son corps, il pleure à chaudes larmes.
Et comme leurs coeurs sont maintenant si près l'un de l'autre, près à se toucher, dans le coeur de notre petit garçon, celui-ci voit son coeur à elle, son coeur à elle où brille une lumière qui provient de sa force et de sa chaleur à lui, son coeur à elle où il voit bien, maintenant, qu'il n'y a plus personne: pas d'image d'un papa, pas d'image d'une maman, pas même d'image vivante de la jolie rouquine aux yeux verts... Son coeur est aussi vide que ses yeux, comme si un salaud avait volé ou tué son âme.

Et notre petit garçon est tout désemparé, il ne sait pas quoi faire.
Il voudrait bien lui redonner une âme, à la jolie jeune fille qu'il serre si tendrement dans ses bras, mais comment donne-t-on une âme à quelqu'un qui n'en a plus? Et quelle âme lui donner? Si au moins il savait comment la lui donner, il lui donnerait bien la sienne, tiens, qu'au moins elle puisse à nouveau rire et pleurer, elle est si gentille et si jolie, c'est trop triste, trop injuste de la laisser se faner et mourir ainsi «c'est vrai, hein, farceur, c'est vraiment trop injuste, t'es d'accord, dis? Est-ce que tu sais, toi, ce qu'il faut faire?».
Soudain il sent qu'on lui met une main sur l'épaule, au fond de son coeur. Il se retourne vivement. Surprise! Farceur est là, devant lui, souriante.
Souriante, pas souriant, parce que farceur est une petite fille, pas un petit garçon comme lui. Une petite fille qui ressemble à maman comme une petite soeur jumelle. Et qui lui ressemble à lui, comme une petite soeur, avec de grosses lunettes de myope, des yeux bruns et de longs cheveux blonds comme lui, mais plus beaux. Une petite fille qui lui dit: «c'est vrai, c'est trop injuste! Mais il faut que tu restes ici, dans ton coeur, c'est moi qui vais aller dans le sien». «C'est toi, farceur? - euh, excuse-moi, je devrais dire farceuse.» «Oui c'est moi. Mais je suis toi, tu sais. Je suis la petite fille que tu n'es pas devenu. Elle est bien jolie ta rouquine, elle a un très joli coeur et elle s'est trouvé quelqu'un de très bien pour l'aimer. Je crois que je vais bien m'y plaire, mais il faudra que tu m'aides à passer de ton coeur dans le sien.» «Que dois-je faire, farceuse?» «Donnes-lui un baiser dans la paume de la main, ferme vite sa main autour du baiser, fais lui porter sa main à son coeur et y déposer le baiser que tu lui as donné, tu verras, je passerai dans son coeur avec le baiser!» «Comment sais-tu tout ca?» «Je suis un peu magicienne, un peu fée, comme maman, fais-moi confiance, à nous deux, on va redonner une âme à ta jolie rouquine, promis!»

Au creux de la dune, sous le soleil et à l'abri du vent, le jeune homme qu'est devenu notre petit garçon a doucement desserré son étreinte, puis s'est redressé sur un coude, regardant dans les yeux la jolie jeune fille aux cheveux flamboyants et au regard si tristement vide. De sa main libre, il a doucement défait un bouton de la veste. Sa main s'est avancée sous la fourrure de mouton, a trouvé la chemise et a dégrafé deux boutons, juste sous le soutien gorge. Elle a pensé «tout ça est à toi maintenant, fais-en ce que tu veux, plus rien ne peut me faire mal» mais elle n'a rien dit.
Il a retiré sa main si chaude, a pris délicatement la sienne entre ses doigts, a doucement posé un long baiser dans sa paume, a replié gentiment sa grande main autour de la sienne si petite, enfermant le baiser dans son écrin de jolis doigts si délicats.
Tout tendrement, il a guidé sa main sous le mouton du manteau, puis sous le tissu de la chemise jusqu'entre les seins, où il lui a ouvert les doigts et doucement posé sur le coeur la paume avec le baiser. Elle a pensé «Un baiser sur le coeur, dieux, que c'est romantique!» et lui a souri. Et le petit garçon a vu que c'était un vrai sourire, et que ses yeux verts, si vides un instant avant, se remplissaient de larmes, alors il a dit «je t'aime pour de vrai, tu sais!». Elle a entendu ses paroles et a souri encore plus fort, puis un barrage a brisé quelque part et un torrent d'émotions a déferlé dans son coeur où farceuse s'était mise à chanter et danser une sarabande effrénée, comme notre petit garçon savait si bien le faire. Son coeur a débordé et elle s'est jetée en pleurant à chaudes larmes dans les bras du jeune homme qu'était aussi notre petit garçon. Ils ont pleuré dans les bras l'un de l'autre pendant un moment, et les lapins - qui ne sont pas aussi savants que les nounours, tant s'en faut - se demandaient bien pourquoi pouvaient pleurer deux amoureux aussi mignons. C'est vrai que les lapins ne connaissent pas les larmes de bonheur.
Quand leurs larmes se sont calmées, ils se sont tendrement embrassés, puis se sont relevés, le coeur tout chaviré de bonheur. Ils sont repartis vers la villa, les yeux dans les yeux, serrés très forts l'un contre l'autre...

Les lapins les ont regardé partir en se disant que, décidément, les amoureux sont parfois gens bien compliqués...
Et ils n'avaient pas tort, les lapins, ils n'avaient pas tort, crois-en ma longue expérience de nounours!

Quand est venu l'heure de se coucher, après un souper qu'ils avaient préparé ensemble en chantonnant tout ce qui leur passait par la tête, notre petit garçon est allé chercher son nounours dans sa mallette et une robe de nuit orange dans la garde-robe de maman. «C'est mon nounours, il ne me quitte jamais. Si tu veux, il te tiendra compagnie cette nuit. Voilà une robe de nuit. Tu préfères la chambre côté mer ou celle côté dunes? Je prendrai l'autre.» Sans rien dire, elle lui a ôté des mains la robe de nuit, l'a posée sur la table, a pris ses grandes mains dans les siennes si menues et plongé ses grands yeux verts pétillants de joie dans ses yeux bruns aux reflets dorés.
«Je dors avec toi, gros malin, et sans robe de nuit, non mais! Ton nounours montera la garde au bord du lit, et je lui interdis bien d'éteindre la lumière sans mon autorisation!»
Foi de nounours, je n'avais jamais vu la lumière briller si longtemps dans la chambre du petit garçon... Le soleil était levé depuis belle lurette qu'elle brillait encore. Et dans la lumière qui baignait deux très jolis coeurs, un petit garçon et une petite fille jouaient, riaient, chantaient et dansaient ensemble pour l'éternité, tandis que s'endormaient en souriant, enlacés dans le grand lit défait, une jolie rouquine aux yeux verts et un jeune blond barbu aux yeux couleur de chocolat.

Comme tout nounours te le dira, un conte de fée doit se terminer par une formule magique bien précise. Et cette histoire est certainement un conte de fée, puisqu'il y a un petit garçon très très bizarre, une maman magicienne qui sait l'avenir et une jolie rouquine aux yeux verts qui était sûrement une petite fée, vu qu'elle a rendu le petit garçon tout heureux pour le restant de ses jours.
Je termine donc par la formule magique: maman avait raison, ils vécurent heureux et très longtemps, eurent deux enfants et personne ne sut jamais pourquoi il appela toujours sa jolie rouquine «ma farceuse adorée»...

(signé) Nounours.


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