Un si joli soleil orange.

Il était une fois, il y a très longtemps, une planète très loin d'ici.
Cette planète tournait autour d'un soleil orange, un tout petit peu moins brillant que notre soleil jaune, mais ça ne faisait rien: la planète tournait plus près de son soleil, ce qui fait qu'il y faisait aussi clair et aussi chaud qu'ici. Les années étaient juste un petit peu plus courtes...
C'était une très jolie planète, avec des mers et des océans, des lacs et des rivières, mais aussi des montagnes et des plaines, des forêts et des plages, des plantes et des animaux.
Parmi les animaux de la planète, il y avait aussi des gens, qui avaient construits des villes et des villages, des châteaux et des écoles, des routes et des chemins, des bibliothèques et des universités.
Ils avaient comme nous, des autos et des avions, des bateaux et des camions, des vacances et des jouets.
Ils avaient aussi, comme nous, des laboratoires et des observatoires où des professeurs, des savants et des savantes, des techniciennes et des techniciens, des étudiantes et des étudiants, des balayeurs et des balayeuses travaillaient tous et toutes ensemble pour découvrir comment fonctionne le monde, pour observer les animaux et les plantes, la nature et le ciel, les étoiles et les planètes, et aussi pour observer leur soleil.

Et justement parce qu'ils observaient aussi le soleil, les gens de cette planète avaient maintenant très peur. Ils étaient terrifiés, parce que leurs savantes et leurs savants avaient découvert quelque chose de terrible: leur soleil, leur brave petit soleil orange qui avait si bien protégé la vie pendant si longtemps, leur joli soleil orange qui les chauffait si calmement et leur donnait de si beaux fruits et de si bonnes récoltes chaque année, leur soleil était en train de changer.
Lui qui avait toujours été si calme, si semblable à lui-même tous les matins, il était en train de s'agiter de plus en plus violemment. Il était en train de produire de plus en plus de lumière, de plus en plus de chaleur. Déjà l'hiver passé il n'avait presque pas neigé, il avait plu. Et l'été qui venait de commencer était sûrement l'été le plus chaud depuis des centaines d'années.
Bien sûr, les grands savants avaient parlé d'abord de réchauffement de la planète, puis de pollution, il avaient même blâmé un pauvre petit courant marin qui ne leur avait pourtant rien fait...
Mais dans les observatoires, les astronomes avaient observé le soleil qui semblait se réveiller après avoir été si calme pendant si longtemps, et les astronomes avaient peur. Ils avaient parlé aux autres savants, puis aux gens importants, la première ministre, la présidente, à toutes celles et à tous ceux qui prenaient les grandes décisions.
Et ce qu'ils avaient expliqué avait fait peur à tout le monde.

«Le soleil change. C'est normal, c'est inévitable, il n'y a rien à faire. Le soleil est en train de se réveiller. Il grandit. Il va grandir de plus en plus vite pendant quelques mois. Quand il aura fini de grandir, sans doute au milieu de l'hiver, il sera si grand que notre jolie planète ne tournera plus autour du soleil, elle sera dans le soleil. Notre jolie planète sera toute fondue par la chaleur. Et nous serons tous morts. Toutes les plantes, tous les animaux, tous les gens, tous... Nous serons tous morts.»

Les gens importants avaient eu très peur.
Ils avaient demandé s'il y avait moyen de s'enfuir dans l'espace.
Non, il n'y avait pas moyen.
On n'avait plus le temps de construire des vaisseaux spatiaux.
De toute façon, d'ici la fin de l'été, il ferait déjà si chaud que les forêts et les villes prendraient feu toutes seules.
Non, il n'y avait pas moyen d'échapper...

On en avait parlé dans les journaux, à la radio et à la télé.
Et maintenant tout le monde avait peur.
Et comme la peur fait faire des bêtises, bien des gens avaient fait bien des bêtises. Mais comme la peur rend parfois courageux, bien des gens étaient aussi devenus courageux. Certaines personnes avaient tellement peur qu'elles étaient devenues folles ou s'étaient suicidées. D'autres personnes avaient décidé de prendre une dernière fois des vacances en famille, d'autres personnes encore avaient décidé de continuer comme si tout allait bien, comme s'il ne se passait rien - et ces personnes-là étaient peut-être les plus courageuses.

Parmi ces personnes-là, il y avait la maman de Dania et son papa.
Dania était une petite fille, une jolie petite rouquine aux yeux verts, l'air toujours très sérieuse, avec tout juste la trace d'un petit sourire moqueur au coin des lèvres. Le papa de Dania dirigeait l'observatoire, les grandes personnes l'appelaient poliment «professeur Janko», mais pour Dania, papa c'était tout simplement papa, maman c'était maman et pas «docteur Maïka», et grand-papa, c'était grand-papa et pas «professeur Marik», même si grand-papa avait été directeur de l'observatoire avant papa.

Ce jour-là, grand-papa Marik était assis devant la table qui lui servait de bureau, et écoutait sa petite-fille Dania lui expliquer ce qu'elle avait compris de l'épouvantable catastrophe dont toutes les grandes personnes parlaient tout le temps.

«Le soleil se réveille, grand-papa, après avoir dormi pendant des millions et des millions d'années. En se réveillant, il devient beaucoup plus agité que pendant son sommeil, un peu comme quand mon petit frère se réveille: il est très tranquille quand il dort, mais il s'agite en se réveillant et il fait les quatre cent coups dans la maison dès qu'il est éveillé: il faut le surveiller tout le temps, sinon il fait des bêtises. Pour le soleil, c'est la même chose: quand il ne dort pas, il fait des bêtises, comme tuer toutes les plantes, les animaux et même nous. Le pire c'est qu'il n'y a personne pour l'empêcher de faire ces bêtises: papa m'a dit que même les plus grands savants ne savent pas comment maîtriser le soleil.»

«Tu as très bien compris, Dania. Le soleil se réveille d'un très long sommeil tranquille, et sa nouvelle activité va tous nous tuer. C'est dommage, ni toi ni ce petit diablotin de Matéo n'aurez eu beaucoup de temps pour vivre.»

«Mais, grand-papa, il y a une solution, tu sais! J'ai essayé d'expliquer a papa et maman, mais ils n'ont pas voulu comprendre - ils disent que ce n'est pas un problème pour les petites filles, puisque même les grands savants ne peuvent pas le résoudre. Moi je dis que si les grands savants ne sont pas capables de maîtriser le soleil qui se réveille, c'est parce que ce n'est pas un problème pour les grands savants, c'est un problème pour les petites filles, et que les grands savants ne savent pas non plus comment maîtriser mon petit frère quand il se réveille, alors que moi, je sais.»

«Et que fais-tu pour ton petit frère que les grands savants ne savent pas faire, Dania?»

«Je lui chante une berceuse, et il se rendort, tout simplement! Papa, qui sait pourtant tout, ne sait même pas ça. Et maman, elle sait chanter une berceuse, elle, mais elle écoute papa quand il dit que ça n'a pas de rapport. Et elle m'a dit que papa est un grand savant et qu'il faut toujours l'écouter. Mais moi je dis que les grands savants ne comprennent rien aux petits frères qui se réveillent, ni aux soleils non plus, d'ailleurs!»

«Tu n'as pas tort, ma petite Dania, tu n'as pas tort du tout! C'est vrai que les savants ne savent plus chanter des berceuses aux enfants pour les endormir, et c'est aussi vrai qu'ils sont impuissants devant le soleil qui se réveille.»

«Tu vois, grand-papa, c'est tout simple: il suffirait de chanter une berceuse au soleil pour qu'il se rendorme. Mais papa ne veut pas m'écouter, et maman se contente de sourire, puis se met à pleurer. Alors je suis venu t'expliquer à toi, parce que toi au moins, grand-papa, tu m'écoutes quand je t'explique quelque chose, et puis les grandes personnes te prennent au sérieux, toi. Elles ne te disent pas d'aller jouer avec tes poupées au lieu de t'occuper des problèmes de grandes personnes.»

Grand-papa Marik est resté silencieux un long moment. Son front est plissé, ses sourcils froncés: il pense. Il pense que Dania n'aura jamais dix ans. Qu'elle n'aura jamais d'amoureux. Ni d'enfants. Que tout le bonheur de vivre va lui être volé par ce changement dans le soleil. Que la vie n'a plus de sens, maintenant qu'elle va s'arrêter pour tout le monde en même temps. Que ce n'est pas très grave pour lui, qui a déjà toute une vie derrière lui, mais pour elle, pour la petite Dania...
Il se dit aussi qu'elle a raison: ce que disent et pensent les grandes personnes n'a plus vraiment d'importance, maintenant que tout se termine.
Qu'il est maintenant plus important de donner à une petite fille un moment de bonheur en lui permettant de réaliser son rêve et de chanter vraiment une berceuse au soleil, que de continuer à se comporter en grande personne sérieuse qui ne croit pas à la poésie et qui sait qu'il n'y a pas de miracles.
Il pense aussi qu'on a beau avoir été un scientifique sérieux toute sa vie, il suffit de quelques mots naïfs dits par une petite fille et l'on se retrouve le coeur débordant de poésie et la gorge nouée par l'émotion.

«Ca ne va pas, grand-papa? Tu as l'air tout triste, tout-à-coup. Est-ce que j'ai dit quelque chose de pas correct?»

«Non, non, adorable petite Dania, tu as juste touché une corde dont j'avais oublié l'existence. Dis-moi plutôt ce que tu veux chanter comme berceuse au soleil.»

«Attends, je vais te montrer.»

Et Dania saute en bas des genoux de grand-papa et s'encourt vers sa chambre, pour revenir un instant plus tard, un cahier d'école dans les mains.

«Regarde, grand-papa: voilà ma berceuse. Je l'ai écrite moi-même, mais je me suis inspirée de celles que maman chante si souvent. C'était pas facile, tu sais, de trouver les bons mots: une berceuse, c'est une chanson toute douce, qui monte et qui descend doucement, et qui raconte des choses douces, gentilles et jolies, des choses qu'on aime, pour qu'on fasse de jolis rêves. C'est dur de deviner ce qui peut être doux, gentil et joli pour le soleil. C'est facile pour Matéo: je vois bien qu'il aime maman, son nounours, ses jouets, les biscuits et le chocolat chaud, mais pour le soleil, c'est plus difficile: je ne l'ai jamais vu éveillé.»

Grand-papa Marik regarde sans les voir les pages que Dania a étalées devant lui. Tant d'efforts! Cette adorable petite fée a fait tant d'efforts pour composer sa berceuse. Il ne faut pas qu'il la déçoive. Mais il ne sait vraiment pas quoi dire.

«Raconte-moi, Dania, ce que tu as trouvé qui est doux, gentil et joli pour le soleil.»

«Tu te souviens du livre plein d'images que tu m'as donné, grand-papa, le livre qui raconte l'histoire du monde, avec le soleil, les planètes, les plantes, les animaux et nous?
J'ai été chercher ce livre dans mon armoire, et je l'ai relu.
Il raconte que le soleil est né d'une grande boule de gaz et de poussières, en même temps que les planètes, les lunes, et tout ça. Tu vois, il n'était pas tout seul quand il est né, le soleil. Alors il a soufflé très fort et il a chassé très loin tous les gaz et toutes les poussières qui restaient, pour pouvoir éclairer les planètes et les lunes, pour leur donner la lumière qui a fait naître la vie.
Après ça, le soleil s'est endormi et la vie a continué: il y a eu d'abord les plantes, puis les animaux, puis nous les gens, les grandes personnes et les enfants.
Pendant tout ce temps là, le soleil, il dormait. Alors il ne sait pas qu'on est là, le soleil. Il ne sait pas qu'il y a les plantes, qu'il y a les animaux et même les gens. Il ne sait pas qu'il y a des grandes personnes et des enfants.
Il croit qu'il est tout seul. Il a peut-être fait un cauchemard où il était tout seul et il avait très peur. C'est peut-être pour ça qu'il s'est réveillé, parce qu'il croit qu'il est tout seul et qu'il a peur.
Alors je me suis dit que ce qui serait doux, gentil et joli pour le soleil, ce serait une berceuse qui lui raconterait qu'il n'est pas tout seul, une berceuse qui lui raconterait combien les plantes l'aiment, combien les animaux l'admirent, combien les gens l'aiment, combien les grandes personnes l'admirent et aussi combien je l'aime...
Tu sais, grand-papa, quand je chante à mon petit frère combien maman l'aime, combien papa l'aime et combien je l'aime, il sourit, il met son pouce dans sa bouche, il tourne dans ses cheveux avec son autre main, il devient tout tranquille et gentil et même parfois il se rendort...
Si ça marche avec Matéo, ça doit sûrement marcher aussi avec le soleil.
Mais le soleil est très loin, et l'air ne va pas jusque là, et les paroles non plus. Donc si je sors et je chante dans le jardin, le soleil ne m'entendra pas. Mais la radio va jusqu'au soleil: papa m'a déjà expliqué qu'il y avait un gros émetteur de radio à l'observatoire, qu'on utilise pour envoyer des ondes vers les planètes pour mesurer leur distance.
Alors je me suis dit qu'une grosse radio comme ça pourrait me servir pour porter ma berceuse jusqu'au soleil.
Si ça porte jusqu'aux planètes, ça doit sûrement porter aussi jusqu'au soleil.»

Grand-papa Marik est tout ému. Il est très fier de sa petite-fille; elle est décidément très futée, la petite Dania, elle a vraiment pensé à tout. Une vraie graine de scientifique, comme son père quand il avait le même âge!
Grand-papa s'est mouché puis a souri et a dit à Dania:

«Tu as sûrement raison, petite fée. J'arrange ça avec ton papa.»

Il a pris le téléphone, ses doigts ont fait le numéro de l'observatoire.

À l'autre bout du fil, c'est le vieux Josek, le balayeur, qui a décroché.
Il n'y a presque plus personne à l'observatoire: papa Janko est le seul professeur qui y travaille encore, les autres sont partis en vacances, sans doute pour toujours.
Des techniciens et techniciennes, il ne reste plus que Mie, une jolie jeune femme avec un accent étranger. Elle n'a personne chez qui aller, elle n'a pas assez de sous pour partir en dernières vacances et elle admire le professeur Janko qui a le courage de ne pas abandonner son travail, alors elle continue à travailler elle aussi.
Rik, qui est étudiant, est aussi resté à l'observatoire, mais c'est parce qu'il est amoureux de Mie, sinon il serait bien retourné chez ses parents...
Mais comme Mie reste à l'observatoire et continue à travailler, Rik reste et continue sa recherche sur le soleil avec le professeur Janko.
Et le vieux Josek, eh bien, il n'a pas envie d'abandonner son observatoire à la poussière. Il a trop l'habitude de vivre ici. Il ne s'en va même pas pendant les vacances, alors ce n'est pas la fin du monde qui va le faire partir. C'est qu'il aime que son observatoire soit propre, le vieux Josek. Et qu'il se sent bien ici avec le professeur Janko, la jolie Mie et son amoureux Rik. Il est heureux ici, pourquoi irait-il mourir ailleurs?

Le vieux Josek est allé chercher le professeur Janko, et grand-papa Marik a expliqué à papa Janko ce qu'il veut faire pour Dania, mais papa n'est pas d'accord: il ne veut pas abandonner son boulot. Grand-papa n'est pas content:

«Écoute, fiston, tu sais comme moi que ton travail n'a plus aucune importance maintenant. Dans quelques semaines, il n'y aura plus personne sur cette fichue planète, personne ne lira tes rapports, personne n'utilisera tes observations. Tu continues ton travail pour ne pas paniquer, pour rester maître de toi jusqu'au bout, et c'est très bien, mais maintenant il est temps de penser aux choses sérieuses.
Dis-moi, qu'est-ce que tu fais pour sauver le monde à l'observatoire?»

«Mais enfin, papa, tu sais bien qu'il n'y a rien à faire, voyons!»

«Que tu dis! Ta fille t'a proposé d'essayer sa façon à elle de sauver le monde. Si tu as refusé, j'espère que c'est parce que tu as trouvé mieux.»

«Mais enfin, papa! Tu ne vas quand même pas faire attention à un caprice de petite fille? Ce n'est pas sérieux, ce qu'elle propose. Chanter une berceuse au soleil, c'est ridicule, voyons!»

«Tu me déçois, Janko! Tu trouves ridicule qu'une petite fille essaye de sauver le monde quand les adultes ont baissé les bras? Moi, je trouve ça magnifique, pas ridicule. C'est plus important que tu ne penses, fiston: ta petite fille veut essayer de sauver le monde et tu veux l'en empêcher pour pouvoir continuer tes observations qui ne serviront jamais à rien ni à personne. Tu veux priver ta propre fille de la chance d'essayer de sauver son papa, sa maman, son petit frère et tout ce qu'elle aime, sous prétexte que ce qu'elle veut faire n'est pas sérieux...
Mais si tu lui refuses d'essayer de sauver le monde, que va-t-elle penser quand nous mourrons tous dans quelques jours? Elle va penser que son papa l'a empêché de sauver le monde pour continuer à jouer tout seul avec son radio-télescope. Elle va penser qu'elle meurt parce que papa a refusé de lui prêter ses jouets... C'est ça que tu veux qu'elle pense de toi? C'est ça que tu veux lui laisser comme dernière image de toi? Je ne pensais pas t'avoir élevé comme ça, fiston!»

Chacun à son bout du fil, grand-papa et papa se taisent. Grand-papa a l'air très sérieux, Dania n'a pas bien compris ce qu'ils se sont dit, mais elle a bien senti que c'était grave.
Dans l'observatoire, assis téléphone en main devant son bureau, papa Janko regarde droit devant lui, sans rien voir.
Il pense à Maïka, son épouse adorée, qui va mourir; il pense à Dania, sa coquine de petite fille toujours sérieuse qui ne deviendra jamais grande et qui n'aura jamais d'enfants; il pense à Matéo, son fils, qui ne saura jamais tout ce qu'il va manquer. C'est drôle, il n'y a qu'à lui qu'il ne pense pas, pourtant il sait bien qu'il va mourir comme tous ceux qu'il aime.
Doucement, silencieusement, téléphone en main, le professeur Janko s'est mis à pleurer...

Le vieux Josek a entrouvert la porte, le silence du professeur l'inquiète.
Il voit le professeur qui pleure à longs sanglots silencieux, téléphone en main. Il se sent tout troublé, tout triste. Laissant la porte ouverte, il s'en va à la grande salle des instruments, chercher Mie et Rik.
Peut-être qu'eux deux sauront quoi faire...

Papa Janko a vu la porte bouger, mais n'a pas vu le vieux Josek.
Ses larmes s'arrêtent. Il pense que son père a raison, que son travail ici est inutile, alors que sa petite Dania veut essayer de sauver le monde.
Elle n'y arrivera pas bien sûr, c'est juste un rêve d'enfant, mais au moins elle aura essayé. Lui, son rêve d'enfant, c'était d'aller explorer les étoiles. Au fond, il a un peu réussi, puisqu'il est devenu astronome...

«Papa?»

«Janko?»

«Je devrais pouvoir brancher un micro sur le radar planétaire, dans la salle des instruments. On va le pointer vers le soleil. Dis à ma fille que je prépare tout ce qu'il faut pour qu'elle puisse chanter sa berceuse au soleil.
Je vous attend dans une heure, le temps de tout régler.»

«Merci, fiston. Pour ta fille et pour moi. On y sera. À tantôt!»

Mie, Rik et le vieux Josek sont entrés dans le bureau. Ils ont entendu les derniers mots et regardent le professeur Janko raccrocher le téléphone.

«Ah. Nous sommes tous là. Eh bien, tant mieux! Ma fille veut chanter une berceuse au soleil, pour le calmer. On va utiliser le radar planétaire, il faudra lui ajouter un micro pour le moduler. Mie, tu peux arranger ça?»

Mie a fait un immense sourire et a hoché la tête. Elle aime bien Dania, qui vient souvent à l'observatoire avec sa maman ou son grand-père. Et un peu de fantaisie, ce ne peut faire que du bien.

«Oui, professeur. Facile! Une berceuse pour le soleil? Quelle bonne idée!»

«Rick, il faudra pointer l'antenne vers le soleil et le suivre dans le ciel. Tu peux me programmer ça?»

Rick a souri, lui aussi. Chanter une berceuse au soleil ou mesurer son activité, quelle différence? Du moment qu'il peut rester près de Mie jusqu'à la fin, le reste n'a pas d'importance, il fera tout ce qu'on lui demande. Et si Mie est heureuse et sourit, lui aussi.

«Pas de problème, professeur!»

Janko s'est tourné vers le vieux balayeur.

«Mon bon Josek, tu connais Dania. Elle ne vient jamais ici sans exiger sa limonade. Il doit bien y avoir l'une ou l'autre cannette qui traîne dans une des distributrices, pourrais-tu me trouver ça? Et faire du café pour les grandes personnes?»

Josek a souri. Le professeur a l'air heureux maintenant. Comme soulagé d'un grand poids. Et la petite Dania est adorable.

«Il reste quelques citrons à la cafétaria. Je ferai de la vraie limonade et du vrai café pour les grandes personnes.»

Le professeur Janko s'est levé en souriant.

«Si on me cherche, je suis aux machines: faut vérifier l'alimentation, s'agit pas d'avoir une panne devant ma fille!»

Quand grand-papa Marik et Dania sont arrivés, tout était fin prêt: l'antenne était pointée vers le soleil et un gros microphone trônait sur une table de la salle des instruments, devant une chaise surmontée d'un gros coussin. À côté du micro, un verre de limonade et une carafe à demi-pleine. Plus loin sur la table, une cafetière et cinq tasses.

Papa a tout montré à Dania, lui a expliqué sérieusement comment tout fonctionne, Rick lui a promis que le soleil commencerait à entendre sa berceuse sept minutes après qu'elle commence à chanter et Mie lui a mis deux gros bisous sur les joues, après quoi Dania s'est assise devant le micro, a ouvert son cahier d'école à la première page de sa berceuse, a pris une gorgée de limonade, a dit merci au vieux Josek et a expliqué sérieusement à grand-papa qu'elle allait boire une gorgée avant chaque couplet, pour être sûre de ne pas manquer de voix.

...

Il y a maintenant vingt minutes que Dania s'est mise à chanter. Après chaque couplet, elle s'arrête un instant, juste le temps de boire une gorgée de limonade, et - de temps à autre - de tourner la page de son cahier, puis elle poursuit sa berceuse, calmement, méthodiquement.
Grand-papa Marik, papa Janko, la jolie Mie, Rick qui l'aime et le vieux Josek sont debouts, formant un demi-cercle autour de sa chaise. Ils écoutent la petite fille chanter... Elle est jolie, la berceuse, mais elle est longue. C'est normal: un soleil c'est grand, ça a besoin d'une grande berceuse.

Mie et Rick se tiennent les mains et se regardent dans les yeux, en écoutant Dania chanter doucement l'histoire du monde. Le vieux Josek sourit: la berceuse lui plaît, la petite a du talent. Grand-papa et papa rêvent, les yeux grands ouverts. Ils ne le savent pas, mais ils rêvent à la même chose: quand Janko était un petit gamin et qu'il venait rendre visite à son papa Marik à l'observatoire...

«Ding!»

À l'autre bout de la salle des instruments, l'ordinateur a fait «Ding!», un message est arrivé. Le professeur Janko s'arrache à sa rêverie et va voir. Il lit le message à l'écran et s'immobilise. C'est un message du professeur Rankin, un astronome qui dirige un autre observatoire dans un pays de l'autre côté de la mer. Il demande qu'on vérifie les observations étonnantes qu'il est en train de faire.
Papa Janko regarde l'écran sans bouger, il ne sait plus quoi penser.

«Ding!»

Un autre message. Un autre professeur, un autre observatoire et un autre pays, mais les mêmes observations. Il confirme Rankin.

«Ding!»

Encore un message. Qui dit la même que les deux autres.
Les yeux du professeur Janko sont devenus tout mouillés, sa gorge s'est nouée... Il donne une commande à l'ordinateur, l'imprimante fait son «Djjj-Djjj» habituel, une feuille sort, portant les trois messages.

«Ding! Ding!»

Deux autres messages à l'écran. Toujours les mêmes observations.

Papa Janko ramasse la feuille dans l'imprimante, puis revient vers Dania et son demi-cercle d'auditeurs. Il donne le papier à grand-papa Marik, s'avance d'un pas et met la main sur l'épaule de Dania qui sourit mais n'arrête pas de chanter. Janko se penche pour lire le cahier ouvert sur la table, trouve la ligne que Dania est en train de chanter, puis de sa grosse voix de papa, il se met à chanter avec Dania.
Grand-papa Marik a lu les messages. Il regarde le papier comme s'il ne comprenait pas. Puis il se secoue, passe le papier à la jolie Mie, s'avance aussi jusqu'à la chaise de Dania, regarde le texte dans le cahier et se met à chanter de sa vieille voix de grand-papa.
Mie a lu le papier. Elle s'est mise à sourire et à pleurer tout à la fois. Rick l'a doucement prise dans ses bras. Dans ses larmes silencieuses, elle lui sourit très fort, lui montre le papier. Il lit. Il sourit. Il passe le papier au vieux balayeur, sort un mouchoir de sa poche, essuye les larmes de la jolie technicienne qu'il adore et lui dit doucement «viens!». Ils s'avancent jusqu'à la chaise de Dania.
Mie ne pleure plus, elle sourit. Elle prend un gros respir, puis se met à chanter avec Dania, papa Janko, grand-papa Marik et Rick qui la serre tendrement contre lui.

Le vieux Josek les regarde. Il se demande ce qui se passe. Il regarde le papier qu'on lui a remis. Il lit. Il lit les messages, puis il se met à sourire. Il comprend maintenant pourquoi tout le monde chante la berceuse pour le soleil. Alors il s'approche de Dania et des autres, regarde le cahier où Dania vient de tourner la page, trouve le bon couplet et se met à chanter comme les autres, de sa vieille voix toute usée.

Loin derrière eux, de l'autre côté de la salle, l'ordinateur s'amuse à faire «Ding! Ding! Ding!» Ce sont des messages qui arrivent et qui disent tous la même chose: là-haut dans le ciel, le joli soleil orange s'est doucement rendormi...

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